31 août 2009 1 31 /08 /août /2009 12:39

Atelier 15 : Face à la marchandisation des corps

Vendredi 28 août 2009

Gaëlle LENFANT, Secrétaire nationale adjointe aux Droits des Femmes, introduit les débats. D’emblée,  elle précise le lien immédiat entre droits des femmes et marchandisation des corps : des sexes aux ventres tout s’achète et les corps des femmes sont un marché fructueux. Elle prend pour exemple les affichettes dans les facultés espagnoles qui proposent 1 000 € aux étudiantes pour un prélèvement d’ovocytes : le marché aime la précarité ! Les trafics existent dans l’ensemble de la sphère : bébés portés par d’autres femmes, prostitution…
C’est de l’ensemble de ces sujets que vont traiter les intervenants.

Les travaux de Ruwen OGIEN, directeur de recherches au CNRS en philosophie, portent notamment sur la philosophie morale. Il évoque le dernier livre d’Hervé Kempf dans lequel celui-ci parle de location de ventres, de commerce de la chair et de trafic d’organes. S’il partage son indignation devant toutes les formes d’esclavage moderne, il propose d’utiliser un vocabulaire moins polémique pour réfléchir sérieusement sur les questions de marchandisation du corps.
Par exemple, pourquoi dire d’une femme qui se fait payer pour porter un enfant pour autrui qu’elle « loue son ventre » ? L’idée qu’avec les mères porteuses, on consacrerait la vente d’enfant est aussi une exagération rhétorique. En laissant l’enfant, à la naissance, aux parents d’intention, la mère porteuse ne leur transfère pas des droits d’utiliser l’enfant comme un objet, ou le traiter comme un esclave, mais des devoirs d’éducation et de protection. C’est la même chose que pour les adoptions.
Ces transactions posent certainement des problèmes politiques ou moraux. Mais les problèmes sont mieux cernés si l’on fait attention aux concepts utilisés.

Ruwen Ogien évoque ensuite le statut juridique et moral du corps. Les greffes de membres, d’organes, de tissus etc. sont devenues des opérations de routine. Mais les possibilités offertes par la médecine ont considérablement complexifié la question aujourd’hui. Un corps dont nombre d’organes d’origine ont été remplacés par d’autres organes, naturels ou artificiels, est-il le même ? Dans l’état présent de nos lois et indépendamment de tout engagement métaphysique, certains juristes répondent que oui.
Le corps est une totalité inaliénable, porteur de certains droits, même après sa mort. Il ne devrait donc pas y avoir de question morale et politique insurmontable à la circulation d’éléments du corps prélevés avec le consentement effectif ou présumé de leurs possesseurs. Mais se poseraient toujours les problèmes des conditions de circulation des organes, des produits du corps et des capacités corporelles.

Parler de « marchandisation » signifie que certains biens ou services ne devraient pas être vendus ou achetés, même si les partenaires de l’échange y consentent. Le cas le plus typique étant celui des services sexuels. Dans la même catégorie, figureraient les tissus, les organes et les produits du corps humain.  Pourquoi ces biens ne pourraient-ils pas être vendus si telle est la volonté des partenaires de l’échange ?
Il y a deux réponses philosophiques, la première « conséquentialiste », car elle s’intéresse aux conséquences en termes de justice sociale ou de bien-être des personnes si ces échanges étaient permis. La question morale ou immorale de ces échanges n’intervient pas.
La deuxième réponse est déontologique. Une seule interrogation est acceptée : les échanges sont-ils contraires à des principes moraux fondamentaux comme le respect de la dignité de la personne humaine ? Mais il y a plusieurs sortes de déontologues qui peuvent s’opposer radicalement en partant de principes opposés, ainsi des kantiens et des libertariens.
En conclusion, Ruwen Ogien constate que ce sont les conséquentialistes qui ont été les plus progressistes dans l’histoire récente, permettant notamment de  justifier le droit d’avorter et le Pacs.

Najat VALLAUD-BELKACEM, Secrétaire nationale aux Questions de Société, évoque la question du rôle du politique, interpellé et invité à prendre position sur ces sujets qui posent d’éminentes questions éthiques. Pour répondre aux défis que posent les progrès de la science, il est amené à se confronter à une batterie d’interrogations :

  1. qu’est-ce que l’éthique, est-elle gouvernée par des principes universels ou contingents ?
  2. quels droit ou quels principes fondamentaux sont susceptibles d’être mis en cause par une technique nouvelle ?
  3. quelle est la demande sociale ou qu’est-ce que la société tient pour acceptable ?
  4. y-a-il une responsabilité sociale des scientifiques ?
  5. où est le point d’équilibre entre la liberté de la science cognitive et ses applications pratiques ?

Elle souligne combien les progrès de la science changent notre rapport au corps. Ce que nous tenions pour « périmable », usable, devient aujourd’hui reconstituable, interchangeable. C’est l’ouverture par là de domaines de recherches avec un marché colossal du corps.

Elle pose en 1er la question de l’existence d’une éthique universelle, soit d’un corpus de règles universellement partagées. Malgré les travaux du comité international d’éthique aucun corpus digne de ce nom n’a émergé.
Elle propose que ce soit aux droits de l’homme, à un certain nombre de principes fondamentaux de la République ainsi qu’à des valeurs que l’on confronte les questions posées par la science et ses techniques : dignité humaine, égalité devant la loi, non disposition du corps humain, développement soutenable… Des normes peuvent à partir de là se faire la traduction de qui est permis, interdit ou obligatoire.

Concernant la question de la prostitution, Najat souligne que le sujet divise le camp des féministes : d’un côté il y a celles qui revendiquent la liberté sexuelle le libre choix de faire commerce de leur sexe ; de l’autre celles qui considèrent que la prostitution porte atteinte à la dignité de la personne, contestent la réalité du choix des prostitués et y voient le moteur de la traite des êtres humains.
Elle entend ne prendre parti ni pour les unes ni pour les autres et sa position est d’interdire l’achat d’un acte sexuel et de pénaliser les clients prostitueurs – exactement l’inverse de la loi Sarkozy.

En ce qui concerne la gestation pour autrui, Najat souligne l’émergence, concomitamment aux progrès de la médecine, un « droit à la parentalité » dont elle propose que les socialistes assurent la défense et la promotion. Un droit qui ouvrirait toute une série de droit à l’adoption ou à la procréation assistée avec une obligation de moyens et non de résultat.
Elle estime que la GPA s’inscrit dans la panoplie des possibles au même titre que la fécondation in vitro, le don d’ovule, le don du sang ou le don d’embryon. Il doit être un acte de générosité. Cette possibilité devrait être assortie d’un certain nombre de précautions (déjà une 1ère maternité pour la mère porteuse, examens clinique et psychologique, etc.). Il est absolument exclu que la GPA puisse devenir une activité professionnelle, il y aurait là une forme d’exploitation inadmissible.
Dans cette optique, elle propose que le coût de la grossesse soit compensé comme dans le cas d’un congé maternité, pris en charge par la sécurité sociale, la mise en œuvre de la GPA étant confié à une institution publique.

Claire QUIDET, chargée de mission au mouvement du Nid, réagit aux interventions précédentes. Elle fait part de son expérience personnelle : confrontée à une réalité de terrain auprès des prostituées, elle a découvert des histoires de vie d’une violence inouïe, des parcours extrêmement complexes et douloureux. La prostitution est une activité destructive qui broie les personnes qui la pratiquent, même celles qui disent l’avoir choisie librement au départ.
Elle considère qu’il s’agit de faire face à un système prostitutionnel extrêmement organisé, qui va du proxénétisme de proximité aux grandes maffias et génèrent des profits énormes au détriment des personnes. Elle analyse ce phénomène en calquant sur celui de l’esclavage.
Elle propose de refuser totalement le système prostitutionnel au nom de l’égalité femme-homme. Un constat évident : qu’un homme ait recours à l’acte sexuel est considéré comme évident et normal, la sexualité masculine active est encouragée. Or la frustration se gère, il faut l’apprendre. La sexualité doit être fondée sur un désir réciproque, et le désir féminin reconnu.

Des débats animés, parmi les réactions contrastées :
Sur la GPA

  1. Regrets qu’aucune référence au livre de Sylvianne Agacinsky n’ait été faite.
  2. Parler du droit à l’enfant n’est pas possible, il n’est pas une marchandise. L’enfant est une chance, pas un droit
  3. Mettre 9 mois de sa vie de côté n’est pas possible, et se posent des problèmes de santé.
  4. Pour lutter contre la marchandisation, il faut penser à l’âme et au cœur au-dessus du corps
  5. Mère intentionnelle, mère biologique, mère porteuse : définir les droits rattachés à chacune. Et quel droit pour l’enfant à connaître ses origines.

Sur la prostitution

  • Là où il y a demande, il y a offre. Il faut sécuriser celle-ci et donc protéger les personnes. Exemple des maisons closes aux Pays-Bas.

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Publié par Gaëlle Lenfant
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commentaires

Dominique Mennesson 31/08/2009 16:56

Merci beaucoup Gaëlle pour ces précisions. Effectivement, avec seulement 3000 caractères, c'est très difficile de résumer un débat sur un sujet aussi complexe et passionnant.

Dominique Mennesson 31/08/2009 14:31

Voici le résumé de mon intervention que j'aurais apprécié de voir dans le compte-rendu :

Si nous parlons de marchandisation du corps d’autrui, nous devons nous rappeler que cette question se pose depuis le début de la médecine et dans pratiquement toutes ses activités. Ainsi, pour mettre au point un médicament ou un vaccin ou même une technique, il faut qu’autrui participe aux tests avant mise sur le marché. En compensation, il reçoit une somme d’argent dans le cadre de la loi française. Mais toutes ces activités représentent un risque pour cet autrui. La question centrale est donc le consentement libre et éclairé de cet autrui à aider son ou ses semblables. Il est clair qu’une personne en détresse financière ne sera pas libre dans sa prise de décision. Si nous voulons donc éviter la marchandisation, cela implique donc de vérifier que les personnes ne sont pas en détresse financière. De manière tout aussi importante, un consentement libre et éclairé implique une information objective et complète sur les risques encourus. Pour respecter ces deux points, il existe des méthodes qui fonctionnent en matière de régulation des pratiques, notamment appliquée à la gestion pour autrui.
Concernant le livre de S. Agacinski, outre le nombre de contre-vérités qu’il véhicule, je suis choqué que l’on puisse prétendre défendre la dignité des femmes en ne les considérant que comme des corps sans âme et sans cœur. Respecter la personne, c’est justement la considérer comme une personne qui agit avec raison et cœur, et lui reconnaître la place importante qu’elle tient, notamment en lui donnant officiellement des droits si nécessaire. En matière de gestation pour autrui, il me semblerait logique que la gestatrice ne soit pas oubliée dans l’acte de naissance, et qu’un droit de visite soit établi. En matière de dons, il me semble en effet important de valoriser et de mettre en lumière ces pratiques solidaires.

Gaëlle Lenfant 31/08/2009 16:40


Bonjour Dominique,

Les compte-rendus des ateliers étaient limités à 3000 signes, l'objectif étant de donner un éclairage clair et synthétique. Comme vous l'avez certainement remarqué, le nôtre est plus long. Il nous
a en effet semblé qu'il n'était pas possible de résumer la richesse et la complexité des propos tenus en 3000 signes seulement. Il y en a 3 fois plus. Mais cela ne suffit pas, bien sûr, pour
reprendre les propos de chacun. Votre intervention est citée dans cette phrase : "Pour lutter contre la marchandisation, il faut penser à l’âme et au cœur au-dessus du corps" Vous comprendrez que
la camarade qui s'est chargée de la synthèse a eu fort à faire, et je trouve d'ailleurs qu'elle a très bien réussi ce tour de force.
Nous aurons de toutes façons l'occasion d'avoir d'autres débats, et vous savez que si je ne partage pas votre point de vue, je ne refuserai jamais d'en discuter, avec vous ou d'autres.
Bien à vous,
Gaëlle Lenfant


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